Ahmed Cheniki Cultures-Médias Algérie

Bienvenue sur cette chaîne dédiée à la culture algérienne, à sa mémoire et à ses résonances contemporaines. Ici, nous ouvrons une lucarne sur des pans oubliés ou négligés de notre histoire, dans l’espoir de les remettre à flot et de raviver ce qui fait notre identité.
La mémoire, ce lieu de l’ineffable et de la subjectivité obsédante, nourrit notre regard sur le passé. Elle est la matière première de l’historien, mais aussi un miroir des réalités politiques actuelles. À travers les jeux de la mémoire, nous tenterons de reconstruire une Histoire possible, par ses failles, ses oublis, mais aussi ses promesses.
Cette chaîne ne se limite pas au passé : elle s’ancre dans le présent. Elle s’ouvre aux faits d’actualité, aux débats universitaires, aux médias et à la culture de l’ordinaire , cette culture vivante, souvent négligée, mais essentielle.


Ahmed Cheniki Cultures-Médias Algérie

LE LANGAGE COMME INSTRUMENT DE POUVOIR ET DE DOMINATION

Le langage n’est jamais neutre. Les mots sont traversés par des jeux de pouvoir, des enjeux idéologiques et des narrations qui façonnent la perception du monde. La construction discursive dominante, portée par le capitalisme, repose sur le renouvellement constant de son lexique. Elle se proclame détentrice de la vérité, modèle « universel », imposant sa lecture du monde et établissant le sens dominant.
Chaque fois qu’une voix s’exprime sur une chaîne de télévision ou dans un média, une question fondamentale doit être posée : d’où parle-t-on ? Qui parle ? Trop souvent, nous sommes préparés à croire la parole « occidentale » sans l’interroger, à considérer qu’une parole, même tragiquement inhumaine, serait « normale ». Déconstruire ce processus de normalisation est essentiel, car il obéit à une logique binaire : une entité dominante qui dit « vrai » face à une autre, dominée, réduite au « mensonge ». D’où la nécessité urgente d’une décolonisation des imaginaires.
Dans cette logique, « l’Occident » se proclame « démocrate » et « civilisé », tandis que les autres sont rejetés hors du cadre de la modernité et de la rationalité. Ils ne peuvent être « civilisés » qu’au prix de l’assimilation, c’est-à-dire de la perte de soi, ou pire, du mépris de soi. Fanon parlait de blanchiment, Malek Alloula d’« indigénisme ». Les colonisés, comme tant d’autres dominés, deviennent d’éternels étrangers, même dans leur propre pays, où la parole teintée de peur n’est pas écoutée, la crainte est le lieu absolu de la latence. La question de la citoyenneté se pose alors avec acuité.
Les dominés sont réduits à des « sauvages », « barbares » ou « bédouins », y compris ceux du Golfe, caricaturés par l’imaginaire américain comme des êtres sans profondeur historique ni légitimité intellectuelle. Cette représentation binaire s’inscrit dans une longue tradition coloniale qui perpétue une hiérarchisation entre ceux qui parlent et ceux dont on parle.
Frantz Fanon, dans Les damnés de la terre, a montré comment la colonisation déshumanise l’Autre, en puisant son vocabulaire dans le champ zoologique. Edward Said, dans L’Orientalisme, a analysé cette construction discursive qui, sous couvert de savoir, sert de justification aux logiques de domination. Roland Barthes, dans Mythologies, a révélé comment les mots dissimulent les structures réelles du pouvoir.
Le langage est une arme, un territoire de lutte où se déploient les forces de l’Histoire. Les puissances coloniales se placent systématiquement en dehors des crimes qu’elles ont commis, reléguant les génocides et les esclavagismes aux « autres ». Les mots, retournés contre leurs émetteurs, deviennent des instruments de dévoilement : comme Caliban face à Prospero dans La Tempête, réécrite par Aimé Césaire, les dominés peuvent s’emparer du langage pour le retourner contre l’ordre établi.
Mais le sens des mots n’est jamais figé. Il glisse, se déforme, se vide selon les logiques dominantes. Le « génocide », défini comme l’extermination de nations, ne s’applique qu’aux victimes reconnues par l’histoire officielle. Dans les espaces colonisés ou anciennement colonisés,Palestine, Ghaza, Algérie, Afrique, ces termes sont vidés de leur substance. Même le mot « agression » change de sens selon l’émetteur : l’Iran est figé en agresseur, alors que la réalité physique montre l’inverse. Les mots deviennent des coquilles blanches, dramatiquement vidées de sens.
Aujourd’hui, les stratégies linguistiques évoluent pour neutraliser la critique. Les termes qui remettent en cause l’ordre établi sont disqualifiés : « complotisme », « conspiration » réduisent toute analyse critique à une irrationalité paranoïaque. Parallèlement, un nouveau lexique masque l’exploitation sociale : « optimisation fiscale » remplace « évasion fiscale », « gouvernance », « flexibilité », « réforme » naturalisent la précarisation. « Ajustement structurel », « vérité des prix », « couches défavorisées » rendent acceptable la violence économique.
Antonio Gramsci, dans Les Cahiers de prison, et Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire, ont montré que le langage est un champ de bataille idéologique. Il impose une vision du monde qui, sous couvert de rationalité, légitime les injustices. La « démocratie » dominante ressemble de plus en plus à une oligarchie, une Oligacratie, où une minorité détient le pouvoir tout en préservant l’illusion du choix collectif. Noam Chomsky a démontré que cette démocratie repose sur la fabrication du consentement, un contrôle discret des narrations.
Les mots institutionnalisés légitiment le statu quo, inscrivent l’injustice dans l’ordre naturel des choses et bloquent toute contestation. « Controversé », « populisme », « langue de bois » : autant de termes détournés pour discréditer la dissidence. Michel Foucault, dans Surveiller et punir, et Jacques Derrida, dans ses travaux sur la déconstruction, nous invitent à interroger ces mots, leur origine et leur évolution.
Chaque mot doit être confronté à sa source, chaque discours analysé dans ses conditions de production. Sans ce travail de déconstruction, le langage reste un outil de domination. Se réapproprier le langage, révéler ses distorsions et ses manipulations, c’est reconstruire un espace de résistance, redonner aux discours leur puissance d’émancipation et ouvrir la voie à une transformation sociale véritable. Il faut décoloniser le langage.

7 months ago (edited) | [YT] | 3